mardi 29 septembre 2009

Ce pénible instinct de survie

A ceux qui sentent la mort comme le clodo de la BPI.
Il est jeune, roux comme un écossais, il porte un anorak noir et un petit bonnet, un pantalon à peine trop court qui rejoint mal des chaussettes dégueulasses, et des bandages encore blanc, encore neufs, à ses poignets. Je lui donne 3 ou 4 mois. 28 ans et 3 ou 4 mois de naissance à la rue. Je me disais, quand je le voyais assis, qu’il devait être au chômage comme ceux de la médiathèque d’Evry, comme moi et eux qui se posaient dans des coins pour attendre la fermeture. Je me disais celui-là il n’a rien à faire de ses journées, il n’a peut-être plus rien. Il passe ses après midi à faire la queue pour le ticket Internet. Je ne m’étais pas rendue compte que le manteau qu’on ne quitte pas c’est un truc de clodo qui a toujours froid parce qu’il a toujours faim. Mais comme je faisais la queue pour le ticket, l’étudiant devant moi ne voulait pas bouger pour ne pas s’approcher de celui qui puait la mort. Je me disais pauvre con, respire par la bouche et ne fait pas ta chochotte. C’est ce que je faisais. Cette odeur de pourriture, je me demande si c’est la même que celle des morts. Ce jeune perdu dégoûtant avec ses poignets guéris devrait être mort mais il n’en porte que la sale odeur écœurante, une odeur de la vie tournée, moisie, blette, qui noue et serre les tripes fragiles de ceux qui craignent l’avenir. Je pensais qu’on était tous derrière la mort, qu’on attendait, qu’on piétinait et qu’on avançait derrière elle. Lui, le clodo qui s’est loupé n’a plus rien à craindre. Et que peut-il craindre quand il n’y a rien à attendre, quand des gens de bonne volonté lui ont cautérisé les plaies d’un suicide manqué et l’ont laissé à sa vie bloquée, déchue, ratée, anéantie ?
Je ne vois que ça à Paris, une foire des monstres à ciel ouvert. Je devrais parler de celui-ci qui, à quatre pattes, crachait par terre pour faire une composition salivaire sur l’asphalte, de la folle aux dents comme des pieux qui chantait dans une langue que même Dieu ne connaît pas, de celui qui demandait les filles en mariage dans le métro, et de tous les pauvres chaque jour, qui traversent la ville sans s’arrêter pour mourir parce que ce n’est jamais à eux de décider si ça vaut le coup. Et le clodo aux poignets guéris qui se grattent la tête en attendant de regarder la vie réussie sur Internet.

1 commentaire:

amane a dit…

un très beau texte.